23.05.2011
Et la culture dans tout ça ?
Depuis un moment cette question me titille. Pourquoi les entreprises laissent-elles la culture au bord de la route ? Les chiffres clé du mécénat 2010 publiés par l’Admical sont frappants : le mécénat culturel en France ne représente plus que 19 % du budget global (380 millions d’euros) en 2010, contre 39 % (975 millions d’euros) en 2008. Ces budgets destinés à soutenir des actions d’ordre culturel seraient-ils passés au financement de projets non défiscalisables et plus « rentables » pour l’entreprise ? Ou la réponse est-elle simplement que la culture a été délaissée au profit du social, de l’éducation, de la santé et du sport ? Les raisons sont multiples. D’une part la crise économique et sociale (française, européenne et mondiale) recentre les préoccupations des citoyens, et par conséquent celle des collaborateurs des entreprises. Elle contraint à privilégier les enjeux sociaux auxquels sont confrontées des populations vulnérabilisées en France et à l’étranger. C’est en partie la raison pour laquelle les projets de mécénat culturel sont aujourd’hui généralement couplés avec des projets éducatifs ou sociaux. D’autre part, nous constatons comme un mouvement de fond de la part des entreprises, une priorité donnée au financement de projets plus proches de leur cœur de métier et de leur business, avec un impact clair et si possible mesurable.
La culture entre-t-elle dans le périmètre des entreprises ?
Évidemment, il est urgent de trouver des solutions durables aux précarités croissantes, et que ce soit par des actions de mécénat ou par des projets plus ancrés dans des stratégies RSE (partenariats avec des ONG, social business…), les entreprises ont un rôle majeur à jouer comme leviers de changement et d’innovation. Mais que l’on parle de « développement durable », de « responsabilité sociale et sociétale des entreprises » ou de « critères ESG », il semblerait que la dimension culturelle soit systématiquement occultée. Pourquoi ? De prime abord, tout comme l’environnement ou le sociétal qui sont des dimensions externes que les entreprises ont dû définir et s’approprier, la culture ne fait pas a priori partie de leur champ d’action traditionnel. Mais pourquoi ne pas inclure la culture dans le périmètre d’action des entreprises ?
Et pourquoi pas ?
Quelle que soit la définition qu’on lui donne, la culture s’inscrit dans une notion de durée, si fondamentale dans les démarches de développement durable et de responsabilité que les entreprises sont en train de mettre en œuvre (soit sous la pression des organisations de la société civile, soit parce qu’elles ont compris ce qu’elles avaient à y gagner sur le long terme). Est-ce justement parce que les entreprises ont compris progressivement :
- l’intérêt qu’elles avaient à agir sur leurs impacts environnementaux et la préservation de leur environnement,
- l’intérêt à prendre en compte le bien-être de leurs salariés comme une composante fondamentale de leur performance,
- et qu’elles commencent tout doucement à entrevoir leur intérêt à intégrer les organisations de la société civile dans leurs processus de décision et de création de valeur,
… mais qu’elles ne voient toujours pas comment la culture pourrait leur être bénéfique ?
Prenons l’art par exemple. L’art est une dimension intrinsèque à la culture et on peut identifier divers bénéfices directs ou indirects du soutien aux activités artistiques par les entreprises. À ce titre, une étude de l’Université de Pennsylvanie a démontré qu’une forte concentration d’activités culturelles dans une ville menait à plus d’engagement civique, de cohésion sociale et à des taux de pauvreté plus bas (http://www.sp2.upenn.edu/SIAP/). Cependant des bénéfices plus directement liés au business des entreprises pourraient être envisagés dans des secteurs tels que la santé (on ne présente plus les multiples études qui démontrent les effets positifs des activités artistiques sur les patients), ou le tourisme (en France, 40 à 60% de l’attractivité touristique repose sur l’offre culturelle). Plus largement, la fréquentation des lieux culturels ou la pratique d’activités artistiques contribuent à développer la créativité. Or cette qualité devient un critère de recrutement de plus en plus recherché par les entreprises qui ont besoin de collaborateurs performants, à même d’innover pour gagner en compétitivité et imaginer les business modèles de demain.
Imaginons que l’on définisse la culture comme l’ouverture permettant de comprendre et d’interagir avec le monde changeant dans lequel nous vivons. À moins d’être particulièrement cyniques, les entreprises n’auraient-elles pas intérêt à intégrer la dimension culturelle comme 4ème pilier de leurs stratégies de développement durable ? Elles contribueraient alors à la construction d’une société citoyenne plus responsable.
Un défi à relever…
Contrairement à d’autres pays comme la Grande-Bretagne, la France n’a pas drastiquement réduit le budget du Ministère de la Culture. Cela ne veut pas pour autant dire que les institutions culturelles françaises, ou les organisations culturelles et artistiques n’ont pas de mal à trouver les financements nécessaires à leurs activités. Cela concerne les organisations de grande taille (généralement parisiennes !) mais plus particulièrement les organisations de petite taille qui sont impactées de plein fouet par les difficultés financières des collectivités locales et territoriales qui subventionnent traditionnellement la vie culturelle dans notre pays. Les entreprises ont donc un rôle d’autant plus important à jouer, et elles peuvent espérer en tirer des bénéfices à long terme.
Le challenge ? Plutôt que de courir après des financements publics qui se tarissent, les institutions culturelles françaises pourraient approfondir leur stratégie d’approche aux entreprises, et pourquoi pas aux PME locales, afin développer avec elles de nouvelles relations (du mécénat peut-être, mais aussi des collaborations innovantes…) : soyez créatifs ! Et du côté entreprises, il serait peut-être grand temps de passer d’une approche philanthropique qui considère la culture comme un bien public dont le soutien dépend essentiellement de l’État, à une réflexion plus profonde sur les apports à long terme de la culture à la pérennité de l’entreprise et d’institutionnaliser la culture comme 4ème pilier de la RSE. Enfin, les organisations de la société civile ont probablement le plus grand rôle à jouer à court terme. Elles doivent se saisir de ce sujet, le porter et en faire le plaidoyer, pour faire changer les choses dans les entreprises, comme elles l’ont fait avec succès sur les questions environnementales et sociales.
Krisztina Tora
12:56
Publié dans Philanthropie, Relations ONG Entreprise |
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| Tags : culture, mécénat, rse |
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L'actualité faisant bien les choses, l'association COAL, coalition pour l'art et le développement durable, remettait hier le prix Art&Environnement. Une bonne manière de faire le lien avec ce post, fort intéressant.
Parmi les quatorze projets sélectionnés, trois ont tout particulièrement retenus mon attention.
- Das Numen, un collectif berlinois a mis en place un projet intitulé Krieslauf (circuit) qui vise à récupérer l'eau consommée pendant les expositions, à la purifier à l'aide de mécanismes naturels (membranes, lumières UV...) et à la remettre en bouteille.
- Olga Kisseleva, artiste russe vivant en France, a été sélectionnée pour Artic Conquistadors, une carte interactive du Pôle Nord, réalisée en collaboration avec des chercheurs en géopolitique, qui recense et fait apparaitre en temps réel les multinationales, principalement des Groupe pétroliers, qui s’implantent sur le territoire arctique. L’œuvre-écran finit par déborder de logos et explose.
- Le projet Marbre d’Ici, propose quant à lui une réflexion sur la matière première et la mémoire. À partir de gravats provenant du chantier de la Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) de la ville d’Ivry-sur-Seine, le plasticien Stefan Shankland recrée un matériau de bâtiment, porteur de l’histoire du quartier, qui sera ensuite réintégré au chantier et qui remplacera d’autres matériaux tels que le marbre ou le granit.
L'imbrication entre une réponse esthétique et un problème de société, permet de soulever de manière ludique, visuelle et parfois dérangeante des interrogations sur des sujets tels que la privatisation de l’eau, l'exploitation des ressources naturelles ou encore le recyclage de matériaux non biodégradables. Cette initiative est un moyen différent et détourné d’interpeler le grand public sur des enjeux de sociétés primordiaux et d’intégrer les artistes au coeur des débat environnementaux (et sociaux) aux côtés d’autres acteurs comme les ONG par exemple.
Écrit par : Sarah Ertel | 25.05.2011
Merci à ce propos de parcourir le site ci-dessus. Je vais plus loin dans l'idée que vous développez, notamment sur plusieurs pistes :
a) la démarche artistique comme modèle pour l'innovation
b) la co-création des acteurs de l'entreprise avec des artistes pour redistribuer les hiérarchies et créer d'autres liens.
c) l'art comme matériau de travail décentrant les acteurs de leurs problématiques quotidiennes pour leur permettre de voir autrement et de prendre du recul (etc)
d) la place de la culture et de la création dans les nouveaux eco-quartiers participant d'une continuité habitat,écoles, entreprise(s), communautés,
e) l'interculturalité ...
votre avis sur ces développements m'intéresse ... Changer "we make money, not art" :)))
Écrit par : CLOS | 29.05.2011
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